lundi 29 novembre 2010

EVREUX vu par Le Point du 21/01/2010

Publié le 28/01/2010 - Modifié le 29/01/2010 N°1949 Le Point

Spécial Evreux

Objectif séduction
Par Jérôme Cordelier



Située à une heure de Paris et de la mer, en ligne directe avec Rouen, la position géographique d’Evreux a de quoi faire des envieux en France. Et pourtant, la préfecture de l’Eure peine à s’affirmer. Problème d’image, disent tous les élus en choeur, droite et gauche confondues. Mais là où le bât blesse, c’est que cette réputation, ou plutôt cette absence de réputation, dure depuis... toujours, en fait. Le temps est-il venu de faire mentir l’Histoire ? Pour valoriser ses atouts, Evreux compte bien profiter des grands chantiers et des millions d’investissements attendus pour le Grand Paris. Car des atouts, cette ville, forte d’un long passé (ses racines sont gallo-romaines), n’en manque pas, comme on le verra dans les pages sui­vantes. Ce dont elle a besoin, d’abord, c’est de porte-étendards pour le faire savoir. Avec pour objectif la séduction.

Les six défis d'Evreux
Par Baudouin Eschapasse

La ville d'Evreux est-elle en perte de vitesse ? Après l'annonce de divers plans sociaux dans la préfecture de l'Eure, la fermeture de Ferroxdure et la réduction des effectifs du laboratoire Glaxo­SmithKline, la question refait surface. « Confrontée à la concurrence de Paris et de Rouen, Evreux fait face à une situation difficile », reconnaît sans ambages Gérard Silighini, conseiller général PS et vice-président de l'agglomération.

L'équipe municipale qui entoure Michel Champredon assure prendre la mesure des enjeux qui se posent à la commune. Les élus de la majorité déclarent qu'au terme de son mandat la municipalité aura investi 100 millions d'euros pour renforcer l'attractivité de la ville et remettre Evreux dans la course.

Cela n'empêche pas l'opposition, dirigée par Jean-Pierre Nicolas, de douter de l'efficacité de la poli­tique menée par son successeur. « Evreux est en train de s'endormir. Notre ville voit progressivement ses forces vives la quitter. Près de deux ans après son élection, Michel Champredon n'a rien fait pour sortir l'économie locale de l'ornière », tempête le député UMP de l'Eure.

A l'heure où débute la campagne des régionales, Le Point se penche sur les gros chantiers qui doivent permettre à Evreux de rebondir.

Lutter contre l'engorge­ment

La proximité de Paris est assurément l'un des principaux facteurs d'attractivité de la ville. Pour autant, cette situation de ville étape entre la capitale et le littoral n'offre pas que des avantages. « La RN 13, qui traverse notre agglomération, voit passer près de 12 000 véhicules par jour, ce qui contribue largement à l'engorgement de l'avenue du Maréchal-Foch, du boulevard de Normandie et du boulevard Gambetta », relève Thierry Quennehen, adjoint au maire chargé des transports. Sans compter les 4 000 camions qui transitent chaque jour par le centre-ville.

Pour l'élu, le contournement d'Evreux demeure donc une priorité. Ce projet n'a rien de nouveau. On en parle même depuis vingt ans ! Mais, avec l'achèvement des travaux de l'hôpital sur la zone de Cambolle, ce chantier devient plus que jamais nécessaire. Car les 2 000 personnes qui travailleront à la fin de l'année dans le nouveau centre hospitalier contribueront, elles aussi, à l'augmentation du trafic sur la RN 13. L'itinéraire du contournement est connu. Il passe au sud-est de la ville et traverse la forêt communale des Fayaux : une zone écologiquement sensible. Mais Thierry Quennehen, l'ancien Vert rallié à Michel Champredon la veille des dernières municipales, n'a pas d'état d'âme. « Nous veillerons à limiter l'impact et les nuisances de cette installation en multipliant notamment les murs antibruit pour garantir la tranquillité des riverains », assure-t-il. L'alimentation en eau de la ville ayant été sécurisée (les points de captage situés sur le parcours de la future route ont été complétés par d'autres forages et par la création d'une nouvelle usine de traitement de l'eau à Arnières-sur-Iton), les travaux pourraient commencer rapidement. « L'objectif est clairement une entrée en service de la bretelle routière en 2014 ou 2015 », assure-t-on en mairie. Mais qui paiera les 250 millions d'euros nécessaires pour construire la quinzaine d'ouvrages d'art qui doivent enjamber ri­vières et voies ferrées (la ligne Paris-Cherbourg notamment) ? « L'Etat a inscrit le projet dans le cadre de son plan de relance », affirme Thierry Quennehen. Le montage financier de l'opération est pourtant loin d'être bouclé.

S'inscrire dans l'axe du Grand Paris

Tandis que se développe le projet d'un Grand Paris qui relierait la capitale au Havre en passant par Rouen, la préfecture de l'Eure ronge son frein en attendant de bénéficier enfin d'une liaison ferro­viaire directe vers le chef-lieu de Haute-Normandie. Le conseil régional avait fait de cette question une priorité au début des années 2000. Dix ans plus tard, le dossier patine. Il faut dire que le tracé retenu initialement, une ancienne voie déclassée dans les années 50, traverse des zones très urbanisées, notamment à Gravigny. L'annonce d'une réactivation possible de la ligne, il y a quelques années, a provoqué une forte levée de boucliers des riverains, dont certains disposent d'ailleurs de permis de construire en bonne et due forme sur son emprise. Outre le fait que des dizaines de maisons édifiées depuis lors devraient être détruites pour permettre la réouverture de cette ligne, plusieurs tronçons du parcours sont classés zone Natura 2000. C'est pourquoi l'équipe de Michel Champredon milite pour un itinéraire alter­natif. « Il s'agirait de faire passer le train par Serquigny », indique-t-on en mairie. Passant ainsi de l'autre côté de la ville, la ligne emprunterait d'abord le traçé du Paris-Caen avant de bifurquer vers Rouen. Le parcours par l'ouest serait, certes, plus long (70 km au lieu de 50 pour l'autre) mais bien moins difficile à mettre en oeuvre. Il suffirait d'installer un aiguillage, à en croire Thierry Quennehen, qui sou­ligne que « l'embranchement est maintenu en état par les militaires pour des raisons straté­giques ». Un ouvrage d'art serait aussi à construire pour remplacer un actuel passage à niveau. Jusque-là, pourtant, la région semble faire la sourde oreille devant cette propo­sition. Aux dernières nouvelles, elle étudierait une troisième solution : un tracé ex nihilo qui pourrait être celui d'un tram-train. Ce qui est sûr, compte tenu de la longueur des études nécessaires, c'est que les travaux ne commen­ceront pas avant 2015.

Une ville à remodeler

Ravagée lors de la Seconde Guerre mondiale par deux incendies qui réduisirent en cendres ses belles maisons à pans de bois, la ville avait souffert, à la Libération, d'une reconstruction hâtive de ses quartiers. Son urbanisme s'en ressent. Jean-Louis Debré avait contribué à rénover les berges de l'Iton. Michel Champredon souhaite, aujourd'hui, transformer les abords de la cathédrale et de l'hôtel de ville (voir page VIII) .

Dans un premier temps, l'attention des élus s'était concentrée sur les quartiers de la Madeleine et de Nétreville, dont le réaménagement va se poursuivre jusqu'en 2012, avec notamment la déconstruction de trois immeubles le long des rues Jules-Ferry et Magellan. La priorité, pour les prochaines années, semble aussi de s'occuper du centre-ville. Dans cet esprit, l'équipe de Michel Champredon modifie le plan local d'urbanisme. « Le PLU [Plan local d'urbanisme] actuel est très contraignant. Il nous impose une architecture figée et limite la hauteur des constructions nou­velles », justifie Jean-Paul Le Vourc'h, adjoint au maire chargé de l'urbanisme et des grands travaux. Le nouveau schéma, dont l'entrée en vigueur est prévue pour le 1er janvier 2011, doit permettre de redensifier le centre-ville pour le redynamiser, quitte à autoriser l'édification d'immeubles sur les bords de l'Iton.« Il y a une attente des promoteurs et des architectes », assure la mairie, mettant en avant le fait que 3 000 demandes de logement sont aujourd'hui insatisfaites.

Le projet de reconversion d'une partie de la friche industrielle de Ferroxdure (rue Pierre-Brossolette), où un promoteur doit construire 305 logements et 41 pavillons pour mai 2011, s'inscrit dans ce plan. Tout comme la transformation en un nouveau quartier de l'hôpital de centre-ville qui doit déménager en fin d'année (voir ci-contre) . « Nous souhaitons ainsi étendre le coeur de ville vers l'est et le boulevard Pasteur » , indique Jean-Paul Le Vourc'h, dont les services examinent également le dossier de transformation de l'ex-tri postal en logements et la reconversion de l'ancienne usine de Navarre en zone d'habitation.

La politique municipale en la matière ne fait pourtant pas l'unanimité. Jean-Pierre Nicolas s'alarme ainsi de voir « bétonné » le coeur historique d'Evreux. Soulignant le fait que 7,5 % des logements ébroïciens sont aujourd'hui vacants, le député UMP martèle l'idée que ce n'est pas de nouvelles constructions dont Evreux a besoin mais d'entreprises. Jean-Paul Le Vourc'h assure que le plan d'aménagement prévu doit panacher habitations et activités tertiaires et commerciales. Un projet de regroupement des cliniques est ainsi envisagé par la municipalité. Mais l'opposition fait la sourde oreille.

Créer de l'emploi

Evreux n'aura pas été épargnée par la crise. L'année 2009 aura, de ce point de vue, été une année difficile pour l'emploi dans l'agglomération. Après le plan social de GlaxoSmithKline en février et malgré le rappel de certains anciens employés de GSK pour produire en urgence des vaccins antigrippe à l'été, le taux de chômage ébroïcien est reparti à la hausse, flirtant avec 10,5 % cette année. Soit un point de plus que la moyenne nationale. « Encore convient-il de préciser que cette moyenne cache d'importantes disparités. Car, dans certaines zones de Nétreville et de la Madeleine et sur certaines populations, comme les jeunes, ces taux atteignent parfois 30 % », s'alarme Rachid Mammeri, conseiller régional PS.

Il n'en fallait pas plus pour que l'opposition UMP en fasse un argument électoral. « Le développement économique est au point mort, avance ainsi Jean-Pierre Nicolas. Nous avions­ commencé à faire venir des entreprises à Evreux. La municipalité actuelle les fait fuir . »

« Un faux procès », aux yeux de Michel Champredon, qui rappelle que ces difficultés sont loin d'être propres à Evreux.« Les reproches de l'opposition sont d'autant plus malvenus que la municipalité précédente n'avait pas pris les mesures nécessaires pour faire face aux problèmes », souligne l'adjointe au maire chargée de l'économie, Sophie Buquet-Renollaud. Et l'élue, par ailleurs vice-présidente de l'agglomération, de préciser : « Lorsque nous sommes arrivés aux affaires, nous avons été stupéfaits de constater qu'aucun service de développement économique n'était structuré au sein de la commune. Et c'est pourquoi notre première décision a été de nouer un partenariat avec l'agence de développement départementale. Nous devons jouer collectif dans cette affaire . »

Principale cible : la création de la zone du Long-Buisson par l'équipe précédente. « Elle s'est faite en dépit du bon sens, lâche Sophie Buquet-Renollaud. On avait par exemple oublié d'équiper ce quartier d'un réseau numérique digne de ce nom - nous sommes en train d'y remédier. Le but était de créer de l'emploi. Or que constate-t-on ? Que le site a surtout attiré des professions libérales, qui bénéficent aujourd'hui des avantages fiscaux sans contrepartie sociale . »

Pour l'emploi, la ville affirme vouloir jouer la carte de la solidarité. Dans cette philosophie, la commune s'est dotée, en novembre, d'une Plate-forme d'émergence de projets et d'insertion du territoire d'Evreux (la Pépite). Une pépinière destinée à permettre la réinsertion de chômeurs de longue durée à travers des chantiers-ateliers de restauration du patrimoine local menés en collaboration avec des associations.

Une initiative « sympathique » pour le représentant local du MoDem, Alcino Alves-Pires, qui ne pense pas, cependant, que ce soit là qu'on crée beaucoup d'emplois. Le candidat malheureux à la dernière élection municipale préconise plutôt un plan de soutien à l'artisanat.« Pour s'en sortir vraiment, il faudrait aussi que les élus actuels connaissent mieux le monde de l'entreprise. Or ils sont pour la plupart issus de la fonction publique », analyse l'ancien hôtelier-restaurateur.

Conserver les jeunes

« C'est une ville où l'on est sûr de n'avoir aucun destin. Une véritable banlieue de l'Histoire », dénonçait il y a vingt ans le romancier - du cru - Alexandre Jardin dans « Bille en tête » (Gallimard) à propos d'Evreux. Les choses ont-elles vraiment changé pour la jeunesse ébroïcienne ? « Pas vraiment. Il suffit de se promener dans les rues d'Evreux le soir pour constater que la ville ne retient pas ses jeunes », constate le conseiller régional socialiste Rachid Mammeri. Une part importante de ses habitants déserte la ville une fois le bac en poche pour suivre des études supérieures ailleurs. Difficile, il est vrai, de lutter contre l'attraction de Rouen ou de Paris en la matière. Dotée d'un institut universitaire de techno­logie reconnu au plan national pour ses laboratoires performants dans le domaine des biotechnologies, Evreux a pourtant des arguments à faire valoir. « Avec près de 750 inscrits cette année, les effectifs de notre établissement ne cessent d'augmenter », se félicite ainsi Bruno Querré, directeur de l'IUT. Le nombre de ces étudiants ne devrait pas faiblir dans les années à venir, car l'IUT envisage de créer une nouvelle filière de formation pour éducateurs spécialisés à la rentrée prochaine. La ville ambitionne par ailleurs de créer un centre d'accueil pour sportifs de haut niveau désireux de poursuivre un cursus universitaire. « L'idée, née au sein de la direction du club de volley-ball, a retenu notre attention. Nous allons la mettre en oeuvre dans les meilleurs délais », indique Jean-Christophe Boulanger, adjoint au maire chargé de la vie associative et de la jeunesse.

Maîtriser les finances

L'affaire a fait grand bruit, à la fin du mois de décembre. La création par l'agglomération de nouveaux impôts locaux a finalement fait long feu. Mais la création de taxes ménagères supplémentaires destinées à compenser la baisse continue de la taxe professionnelle ne semble pourtant pas totalement abandonnée. « Nous serons contraints d'y venir un jour ou l'autre, car la taxe professionnelle, qui s'établissait l'an dernier à 13 millions d'euros, devrait diminuer de 10 % l'an prochain du fait des difficultés économiques de l'industrie locale » , note Gérard Silighini, adjoint au maire d'Evreux chargé de ce dossier sensible. L'opposition n'a pas manqué de monter au créneau. C'est ainsi que Jean-Pierre Nicolas a dénoncé dans des termes vigoureux « l'incompétence » de Michel Champredon en matière de gestion. « Rien n'arrête M. Champredon dans la spirale des dépenses », répète ainsi à l'envi le député UMP de l'Eure. Face aux critiques, Gérard Silighini se veut serein. « Le budget de la ville est stable. On nous reproche d'avoir embauché des fonctionnaires municipaux ? Nous n'avons fait que remplacer les départs. La ville ne compte aujourd'hui pas plus d'employés que sous Jean-Louis Debré » , assure-t-il. Quant au budget de l'agglomération, son augmentation résulterait, à l'en croire, de l'augmentation des transferts de compétences qui lui sont concédés. Une polémique d'actualité.



Le chiffre

3 000 C'est le nombre d'Ebroïciens qui vont travailler tous les jours à Paris. Ils sont aussi nombreux à effectuer au quotidien l'aller-retour avec Rouen.



Un hôpital flambant neuf

Le chantier du centre hospitalier inter­communal Eure-Seine s'achève. L'établissement de plus de 50 000 mètres carrés sur 5 niveaux, qui devrait ouvrir fin 2010, offrira une capacité d'accueil accrue (quasi-doublement des places en réanimation, augmentation du nombre de blocs opératoires...). Reste à savoir ce qu'il adviendra de l'espace laissé libre par l'hôpital actuel. Jean-Louis Debré avait souhaité confier une étude sur la réaffectation du lieu à des grands architectes. Une idée reprise par Michel Champredon.



Un tiers

C'est la proportion du territoire ébroïcien consacrée aux espaces verts, comme ici, sur les coteaux de Saint-Michel. Ce qui fait d'Evreux la ville la plus fleurie de France après Besançon.



Le casse-tête du centre-ville

Comment valoriser la ville et redonner vie à son centre ? Petit tour des chantiers prioritaires.
Par Jérôme Cordelier

Ce sera l'événement de l'été prochain, et Evreux compte bien en être. Sous la houlette de Laurent Fabius, qui a enrôlé sous cette bannière quelques VIP comme Jérôme Clément ou Pierre Bergé, la Normandie s'apprête à célébrer l'impressionnisme pendant quatre mois, de juin à septembre - budget prévu : 5 millions d'euros. Et, bien qu'Evreux soit située à 30 kilomètres de Giverny et qu'aucune star impressionniste n'y soit passée, la ville se prépare à la fête. Les archives municipales exhument des documents sur les jardins avant et après les impressionnistes. Le conservatoire de musique travaille sur des morceaux de l'époque. Une exposition de photos est prévue au musée. On s'apprête à transformer les bords de l'Iton en galerie d'art à ciel ouvert. Et les commerçants du centre-ville envisagent de parer leurs vitrines à l'unisson. Les impressionnistes, salut d'Evreux ? Vecteurs de communication, en tout cas. Et de la com', la préfecture de l'Eure en a sérieusement besoin. C'est même son principal souci (voir l'interview du maire, Michel Champredon, page X). « On parle beaucoup de la Seine-Maritime et de Rouen, du Calvados et de Honfleur, et très peu de l'Eure et d'Evreux, déplore Catherine Caillat, adjointe à la culture à la mairie. Nous n'avons pas su rendre visible l'ensemble de notre patrimoine et de notre culture . » « Les touristes vont à Giverny pour les impressionnistes, en croyant que le village est situé en Ile-de-France, ou, à 20 kilo­mètres d'ici, au château du Champ-de-Bataille restauré par Jacques Garcia, pour les opéras en plein air, mais ils ne s'arrêtent pas chez nous », renchérit son collègue au tourisme, Claude Béhar, vice-président à la communauté d'agglomération.

Pourtant, Evreux, à bien y regarder, du haut de ses 2 000 ans d'Histoire, même si elle fut en grande partie détruite pendant la Seconde Guerre mondiale, a quelques charmes à faire valoir (lire pages XII à XIV). A condition qu'elle s'attache à les mettre en valeur. « Pour attirer les curieux, il faut commencer par structurer notre territoire en faisant de l'aménagement urbain, souligne Claude Béhar. J'avais une image tristounette de Chartres, plantée au milieu de la Beauce ; j'y suis retourné récemment, c'est tellement charmant qu'à 80 kilomètres d'ici on a l'impression d'être dans une station de villégiature. Comme à Bernay, d'ailleurs, dont les maisons à colombages et la lumière m'ont poussé à me remettre à la photo. »

Sur le papier, l'affaire fait l'unanimité. « Nous n'avons ni la mer ni la montagne, cette ville, il faut donc bien que nous la valorisions, affirme le député UMP Jean-Pierre Nicolas. Quand, par exemple, l'hôpital va déménager, nous devrons revitaliser ce site, et notamment mettre en valeur les thermes gallo-romains qui sont enfouis sous la maternité. » Sans doute. Mais il y a bien plus urgent. N'ayons pas peur des mots : le centre-ville se meurt. Sur 340 commerces, 47 pas-de-porte sont en passe d'être cédés. Symptomatique. « Nos entreprises sont confrontées à de grosses difficultés, dit Pedro Pio, président de l'une des principales unions de commerçants du centre. Notre principal problème est d'attirer les clients, de les faire descendre dans le centre . » Les consommateurs ébroïciens sont, en effet, de plus en plus happés par les zones de La Garenne et du Long-Buisson, autour de l'hypermarché Carrefour. Concurrence féroce. D'ailleurs, plusieurs professions libérales installées naguère dans le centre se sont déplacées vers ces zones. Pour juguler cette hémorragie, la municipalité compte installer dans le secteur de l'hôpital, quartier Saint-Louis, une locomotive commerciale - halle-marché ou grande enseigne.

Remodeler. « En termes de chiffre d'affaires, les commerces de centre-ville pèsent beaucoup moins que ceux de la zone Carrefour, et surtout trop peu par rapport à d'autres villes de même taille », souligne Sophie Buquet-Renollaud, maire adjointe chargée de l'économie et des emplois. Les raisons ? « Notre centre-ville est étriqué, ramassé autour de deux grandes rues en T, asphyxié par trop de voitures, parce qu'il est resté aux dimensions d'une ville de 20 000 habitants, poursuit l'élue. Il faut recréer les conditions d'une circulation. La piétonnisation est une hypothèse de réflexion, mais nous n'avons pas de diktat à ce sujet. A plus long terme, l'attractivité se fera à travers des projets d'urbanisme . »

Huit millions d'euros sont investis par la ville et le Grand Evreux, épaulés par le département et la région, pour remodeler les abords de la cathédrale et de l'hôtel de ville. Le chantier a été confié à l'architecte paysagiste Michel Desvigne (voir maquette ci-dessus). Un projet de 1 million d'euros est à l'étude pour redessiner les berges de Saint-Gaud à Normanville, et on parle même d'un complexe hôtelier avec piscine écologique (pour un coût de 7 millions d'euros). Depuis des années, chaque fois qu'un propriétaire vend une maison sur les bords de l'Iton, la mairie essaie de faire jouer son droit de préemption. « Ce ne sont pas les idées qui manquent, mais plutôt le pétrole », s'exclame Claude Béhar. Version optimiste ?

Les trésors cachés d'Evreux
Par Jérôme Cordelier

« Beaucoup de gens ne sont pas tendres avec Evreux, parce qu'ils ne voient que son côté ingrat. Et pourtant, s'ils s'arrêtaient pour visiter... » En suivant l'écrivain Corinne Pouillot* dans les rues d'Evreux, vous risquez fort d'être surpris. Car si les bombardements de la guerre 39-45 ont dévasté le centre-ville, quelques joyaux ont été épargnés. La petite Vierge du XIVe siècle (3), à l'angle de la rue Saint-Sauveur et de la pittoresque rue Joséphine, a ainsi miraculeusement échappé au feu guerrier et protégé, dit-on, les maisons alentour de la destruction. Un peu plus loin, l'église Saint-Taurin (4), martyrisée par les révolutionnaires (qui ont martelé son frontispice) et épargnée par la Seconde Guerre mondiale, et sa châsse du XIIIe siècle font figure de havre de paix au coeur de la ville.

La cathédrale, célèbre pour le jaune de ses vitraux (le plus ancien date du XIIIe siècle), composé à base de sels d'argent, a réussi aussi à sauvergarder ses splendeurs. En visitant le monument, après avoir contemplé l'étonnant orgue moderne(2) (2007) en accord parfait avec la nef romane du XIIe siècle, éclairée par une sublime tour-lanterne du XVe siècle, caractéristique des églises normandes, dirigez-vous vers la chapelle de la Mère-de-Dieu - un bijou - et sa douce pietà (1) en bois polychrome . « O n arrive presque à oublier que c'est un sujet triste, souligne Corinne Pouillot. C'est à mon avis l'un des objets les plus prestigieux de la cathédrale .» A l'ombre de la cathédrale, un ravissant faux cloître - faux parce qu'il n'est pas clos et qu'il n'y a jamais eu d'abbaye ou de couvent à cet endroit - permet d'accéder au musée, dans les sous-sols duquel on peut admirer un sculptural Jupiter (5) , bronze du Ier siècle après Jésus-Christ, à la bouche en cuivre et aux yeux en argent, et des risus (6) , bustes romains d'enfants rieurs assurant la protection de la famille, voire sa fertilité. Ces statues ont été trouvées dans les entrailles de la ville. Car, chose qui ne saute pas aux yeux, Evreux est l'une des plus anciennes cités de France. Derrière le beffroi, symbole de la ville, et sa cloche dénommée « la Louyse », en hommage à un fils de Charles VI, la plus ancienne du département (XVe siècle), en bordure de l'Iton, dite « la rivière folle » parce que sur une dizaine de kilomètres elle coule en sous-terrain, un morceau de mur gallo-romain (9) témoigne de ce long passé. A condition d'y prêter attention. « T ous les passants croient que ce mur est pourri, a ors qu'il date du IXe siècle après Jésus-Christ, quand la ville était protégée des invasions barbares par une enceinte sur 9 hectares », s'amuse Corinne Pouillot.

Si vous marchez trop vite dans les rues d'Evreux, vous risquez de passer à côté de l'Histoire. Dans la terne galerie Chartraine, par exemple, se trouvait autrefois un cinéma, Le Novelty. Et c'est ici que, le 13 octobre 1966, repéré par Johnny Hallyday, Jimi Hendrix (8) donna son premier concert en France. Il ne reste qu'une plaque de ce passage. « O n avait, paraît-il, rajouté son nom au feutre sur l'affiche », précise notre guide. A quelques mètres de là, rue de la Harpe, dans un estaminet anciennement baptisé Café du Commerce, aujourd'hui Le Hasting's, le mythe J. F. Kennedy (7) s'accouda un beau jour au zinc pour boire un ballon de rouge après avoir acheté des bérets aux Nouvelles Galeries en face. Vous voyez bien qu'Evreux gagne à être connue...




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